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À 1,144 pages, Alias Caracalla est un beau morceau, mais il vaut vraiment la peine d'être lu. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, Cordier a quitté la France à tout juste dix-neuf ans pour rejoindre les français libres en Angleterre, et se préparer au combat malgré l'Armistice. Il a rejoint la Résistance en France occupée, et a travaillé pendant un an comme secrétaire et homme-à-tout-faire pour Jean Moulin, grande figure de la Résistance et bras droit de De Gaulle en France.
Le texte est fascinant pour beaucoup de raisons. Premièrement, le parcours de Cordier, qui peut paraître vraiment atypique: sorti d'une famille penchant à l'extrême droite et de tradition antisémite, Cordier a rejoint Londres avec des principes maurassiens et la simple envie de "tuer du Boche" et de donner à la France sa revanche contre l'Allemagne. Pendant la guerre et au cours de son travail pour la Résistance, il s'est mis à questionner ces principes pour finalement, et encore aujourd'hui (à 97 ans!), abandonner extrême droite et antisémitisme, et se revendiquer "socialiste humaniste".
L'ouvrage est également vraiment intéressant car il offre un regard différent sur la Résistance, que l'on a tendance à imaginer (souvent sous l'influence de l'opinion générale et des oeuvres de fictions les plus célèbres à son sujet) comme un mouvement uni. Lire Cordier, c'est se retrouver plongé dans les querelles politiques envenimées et belliqueuses des "chefs" de la Résistance, où les membres des partis, comme des mouvements, peinaient à s'accorder non seulement sur l'administration de la Résistance elle-même, mais également sur l'avenir politique de la France après la Libération. Accompagnant Jean Moulin à maints rendez-vous et réunions, Cordier était aux premières loges de ce spectacle.
Enfin, Alias Caracalla rentre dans l'intimité de la Résistance d'espionnage – Cordier n'a certes jamais "tué du Boche" comme il le souhaitait à son départ de France en 1940, mais il donne à la place un aperçu de l'établissement du réseau d'information, d'approvisionnement et de communication de la Résistance à Paris et à Lyon. Certains détails sont tragiquement comiques, comme la constante complainte de ces résistants quant à la dangerosité et l'inefficacité du réseau de communication, où l'on ne faisait généralement pas long feu, et où les messages étaient souvent intraductibles ou même quelques fois périmés car plus d'une semaine en retard, faute d'effectifs.
Dans ce contexte, Cordier trace un portrait émouvant de sa relation avec Jean Moulin ("Rex", qu'il appelle aussi "le patron") pour qui il avait petit à petit développé une admiration à toute épreuve, malgré leurs différents politiques. Avant d'écrire Alias Caracalla, Cordier a publié une longue et extensive biographie de Jean Moulin – une défense de son ancien patron après son outrage à la lecture d'un livre publié par Henri Frenay accusant Moulin, entre autres, de crypto-communisme. Cela dit, la longueur comme le ton d'Alias Caracalla (entre histoire, mémoire, et sa fictionalisation) en font un livre probablement plus facile à approcher pour le lecteur non fanatique de Moulin.

